lundi 23 août 2004.
Le coup de l’éventail : un prétexte à une aventure coloniale préméditée. Distinguer un coup d’éventail tout juste réajusté, mal dirigé ou derechef fustigeant le consul Duval, dépend en fait de l’envergure politique pour laquelle on veut juger et de la démarche intellectuelle, voire culturelle qui y est perçue.
Dans sa
préface au livre de Françoise Renaudot L’histoire des Français d’Algérie, Jules
Roy explique que si certains intellectuels se sont, à un degré ou à un autre,
désintéressés du fait colonial, d’autres, par contre, l’ont approuvé.
« Alphonse Daudet est horrifié par l’odeur d’absinthe et de la caserne
d’Alger, quand Horace Vernet, Raffet et Chasseriau, eux, glorifient l’armée
coloniale. Xavier Maunier, ô comble de l’iniquité ! justifie même les
enfumades du Dahra. » Jules Roy écrit plus loin : « Gérard de
Nerval recule pour un reportage sur l’Algérie et Stendhal, non plus. Alexandre
Dumas assiste au débarquement des survivants de la colonne Montagnac et
Théophile Gauthier rapporte que l’Algérie est un pays superbe où il n’y a que
les Français qui sont en trop. »
D’après
le même auteur encore, Flaubert, quant à lui, en Algérie, sur sa route vers
Tunis, voyage dont sera inspiré Salammbô, vitupère les fonctionnaires coloniaux
en s’écriant : « Quel voyage, quelle société ! » Une autre
page plus loin, l’auteur poursuit : « Fromentin, lui par contre,
n’aime que les Arabes. » Et alors que Victor Hugo (dont l’inspiration
s’est subitement tarie) « ne souffle mot sur l’expédition, Alfred de Vigny
écrit quand même un vers : la France, en gémissant, rase les champs
arabes ». Et oui, ni plus, ni moins qu’un vers pour une drôle de
guerre ! Et l’auteur de conclure : « L’Algérie se fera donc en
quelque sorte en dehors de la France qui l’abandonnera aux militaires pour qui
c’est un véritable champ de manœuvres et aux politiques qui y verront un
dépotoir ou un mirage... »
La brise
de Germinal doute d’une évidence
Aussi ne voilà-t-il pas qu’en 1898, Emile Zola prend le parti du capitaine
Dreyfus, accusé injustement d’intelligence avec l’Allemagne et déporté sur
l’île du Diable. Il accuse ses compatriotes d’antisémitisme. Zola va mener un
combat singulier, mémorable et tellement honorable, parce que juste et digne à
la fois. Pourtant, il semble que la lecture des récits des grands officiers de
l’armée française (colonel Forey, commandant Westée, commandant Lioux,
capitaine Clerc...) ne l’ait point, un tant soit peu, insurgé. Tous ont
pourtant relaté avec minutie dans leurs carnets des campagnes africaines les
méfaits d’armes macabres des troupes françaises du début de la conquête en
Algérie. Ils on écrit : « ... Nous avons ravagé... Nous avons
pillé... Nous avons brûlé... Nous avons violé... Nous avons enfumé... Nous
avons comptabilisé... » (in Algérie, Nation et société, Mustapha
Lacheraf).
Pratiques
barbares, odieuses et si révoltantes que les officiers exécutants s’en sont
offusqués. « Le soldat excité par l’apport du pillage se livre aux excès
les plus grands » ou encore « J’avoue que j’ai souvent de la peine à
bien conduire les misérables soldats que, dans la majorité des cas, on faisait
sortir de prison, car chaque chef de corps peut agir comme bon lui
semble » (dixit colonel Canrobert). Les enfumades de 1844 dans les monts
de Miliana des troupes du colonel Pélissier et celles de 1845 des monts du
Dahra du colonel Cavaignac donnent la nausée et incitent, au moins, à une mutinerie
de l’esprit. Elles n’ont point réussi à émouvoir la conscience de la noble
pensée des mandarins ! En 1936, à 34 ans, voilà l’admirable André Malraux
(un des chantres de la culture française contemporaine) qui prend position dans
la guerre d’Espagne. Il s’engage physiquement, l’espoir professé sur les ailes
d’un coucou, dans des combats contre l’oppression et la dictature du Caudio.
C’était effectivement une cause juste et sa position fut admirable, bien qu’en
Algérie, les causes nobles existassent tout autant !
L’Espoir,
ce palpitant roman de mes 20 ans, renferme malheureusement une drôle de phrase
dans la bouche d’un des personnages du roman :
« L’amitié, ce n’est pas d’être avec ses amis quand ils ont raison, c’est
d’être avec eux, même quand ils ont tort. »
Là, je m’insurge en répliquant : « Nenni ! Que non, monsieur de
Malraux, ce n’est point une valeur noble que vous transmettez ici à vos
compatriotes ! » Car, que l’on appuie l’ami dans la gloire et
l’infortune, cela est bien ; mais qu’on le supporte, alors qu’il est dans
ses torts, cela est mal ! Et, de fait, voilà le sentier qu’emprunte
l’Occident, en dénégation totale de la notion, de l’essence même du bien et du
mal. On se demande si la vérité ne se trouve pas subséquemment et sournoisement
ainsi assassinée.
Quelle
norme affecter au bien et au mal ?
Heureusement qu’il existe de ce côté-ci de la Méditerranée une autre conception
du bien, du mal et de l’amitié que celle prônée dans L’Espoir de
M. Malraux. A ce sujet, nous instituons tout juste le contraire de ce qui
est préconisé par l’Occident : Fais vaincre ton ami à tort ou à raison
(hadith), signifie sois avec lui quand il est dans ses droits (Vietnam,
Palestine, Afrique du Sud, Timor Est, Sahara-Occidental, etc.). Mais sois à
l’encontre de la propre personne de ton ami lorsqu’il a tort :
c’est-à-dire aide-le à vaincre sa propre personne (lui faire renoncer ses
ambitions égoïstes et son entêtement, vu qu’il aura égaré soit la raison, soit
la juste voie !)
Fait
significatif : lors de l’invasion du Koweït, condamnation de Saddam par la
Ligue arabe. Car, hélas ! il semble que ces avatars ne soient point
l’apanage des seuls éclairés du XIXe siècle, puisque de nos jours, une même
propension à justifier l’iniquité et l’injustice est claironnée au niveau des
hautes sphères bien-pensantes.
En
fait,
en France et dans toute l’Europe, le même moule de pensée et un schéma
directeur analogue induisent des sentences indignes aujourd’hui encore à
l’encontre d’autres communautés, qui fait que certains stratèges se calfeutrent
à mettre sur un pied d’égalité oppresseur et oppressé !
Le
dernier incident de la dame du RER D au cours du mois de juillet 2004, après
qu’il apparut que Marie L., la Dame aux aveux les plus doux, ait manifestement
menti et les propos tenus par Dominique Strauss-Kahn qui affirme que
« l’agression du RER n’a pas eu lieu mais elle aurait pu avoir
lieu » ! » renseignent, si besoin est, sur ce que je tente
d’expliquer. Ainsi, voilà qu’au pays des droits de l’homme et du citoyen (lequel ?),
on incrimine ce qui aurait pu être pour fermer les yeux sur ce qui fut !
Inouï ; car même s’il eût fallu présentement s’en prendre au mode
conditionnel, on n’aurait point bénéficié de circonstances atténuantes !
Pour la clarté des concepts, relevons d’ailleurs que les Arabes sont aussi des
Sémites au même titre que les juifs. Ce n’est pas tant la déclaration de DSK
qui nous eût étonné, du moment qu’elle entretient des motivations
intercommunautaires et s’infère de considérations politiques.
Ce qui
est regrettable ici, c’est l’absence de réaction de l’élite intellectuelle qui
n’a pas voulu saisir le gravité de tels propos ; alors qu’à longueur de
journée on pointe des dards sur d’autres communautés sur présomption de
culpabilité. Rappelons d’ailleurs que, dans le doute, l’Occident stipulait
comme option la règle : plutôt punir un innocent que de laisser courir un
coupable, on adjurait nos juges, tout juste du contraire, plutôt libérer un
coupable que punir un innocent. Mais on n’en est pas là aujourd’hui,
hélas !
Camus
l’étranger
Autre exemple significatif : Albert Camus, du terroir pourtant, a pris un
prix Nobel de littérature, à une question sur sa position au sujet du drame
algérien, déclare quant à lui : « Entre la justice et ma mère, je
choisis ma mère. » A savoir la France. clair, net et précis ! Et,
bien qu’en ce temps-là, l’Algérie fut la France, il est devenu étranger à deux
patries en même temps. On finit donc par se cogner la tête contre les murs
devant autant de pensées sales. Car, il est pitoyable d’enregistrer que
certains intellectuels aient rayonné par un silence aussi complice, du moins
tellement propice, à la drôle mission de pacification et de civilisation !
Et dire que beaucoup de choses auraient pu avoir leur cours dévié dans le bon
sens, si la probité intellectuelle avait été dans le camp idoine !
Tout
dire, écrit Paul Eluard, qui s’insurge en 1944 contre le rendez-vous allemand
avec les maquisards du Vercors ! Maître Jean Moulin, vous non plus, vous
ne cherchiez pourtant ni la gloire ni la grandeur, vous fûtes la France, c’est
tout ! Et vous conviendrez que, quand bien même cet Etat aurait été un
instant fardé à Vichy, la nation française n’a jamais, elle, accepté les
couches nazies ? Ni vous ni Eluard n’allaient connaître l’humble combat du
peuple algérien. Et vous auriez sans doute compris vous ! Car n’était-ce
pas aussi votre combat qui se perpétuait sous d’autres cieux, contre un même
monstre aux mille facettes ? Et puis, vous vous souviendrez
continuellement que, quand il s’agit de la liberté et, bien que les noms soient
difficiles, l’affiche est toujours rouge. Par antithèse donc, il est indéniable
que les réverbères soient braqués sur ces Français qui se sont insurgés contre
la sale guerre d’Algérie.
Un
conflit entre les ennemis intimes, comme on nous appelle de nos jours. Par
amour de la justice et par un souci d’équité ; par devoir de
reconnaissance ; pour l’idéal qu’ils ont porté très haut, je voudrais
rendre un hommage solennel, spécifique et distingué à ces héroïques Français
qui ont pu désinfecter la plaie ouverte de la gangrène du siècle passé.
Beaucoup ont connu des déboires à cause de leurs tentatives d’éclairer
l’opinion des Français : des gens d’églises (Chaulet, Declereg, Scotto)
mais aussi, d’autres ; les Audin, Mandouze, Gauton, Timsit (juif), Perrin,
Yveton, Lavalette, Mine, etc. Certains encore, comme Henri Alleg, ont dénoncé
la torture par la Question ; tandis que d’autres ont déserté ; se
sont engagés avec armes et bagages, tels l’adjudant Maillot ; se sont
délibérément opposés en aidant la révolution à ennoblir « Les damnés de la
terre », (Frants Fanon) (« chaque fois, dit-il, que la dignité et la
liberté de l’homme sont en question, nous sommes tous concernés, Blancs, Noirs
ou Jaunes ». Et que le peuple martiniquais y perçoit ici, de ma part, un
hommage et un marque de considération).
D’autres
encore ont soutenu le peuple en lutte avec les valises diplomatiques des
membres du réseau Janson, qui déclarait n’avoir fait que son devoir de mémoire
envers sa propre patrie : la France. René Vauthier à vingt ans dans les
Aurès, il a fait de sa caméra le témoin de ce combat ; d’autres enfin,
épris de paix ou simples objecteurs de conscience, ont déserté par conviction
pour ne point cautionner cette guerre injuste ; des sans-parti pris aussi,
comme Alain Resnais sur La permission d’Anselme, d’ailleurs refusée. Enfin et
bien que tardivement, J.-P. Sartre déclare du lointain Mexique : « Si
j’avais été à leur place (les membres du réseau Janson), je crois que je
l’aurais fait ? » La synthèse est que autant Vichy fut une imposture
à l’égard du peuple français, autant la France coloniale fut une trahison des
idéaux inscrits en lettres d’or par la révolution de ce même peuple en 1789.
Une forfaiture intellectuelle au regard des soldats purs sangs du Rhin.
La
réconciliation se lève à l’horizon
L’Algérie donc, par reconnaissance et gratitude, doit à tous ceux-ci les égards
les plus distingués, car mérités. Elle doit glorifier cette position de légende
si louable. La nation française, elle aussi, leur est redevable. Tout autant,
peut-être, sinon davantage ! Parce qu’à mon sens, ils furent des partisans
sincères, se battant au nom des mêmes idéaux, pour deux valeurs identiques et
contre deux forces antithétiques. Les peuples algérien et français, enfin, pour
la tresse idéologique de noblesse et d’amitié qu’ils ne doivent malgré tout,
jamais laisser défiler !
Malgré
la tragédie sanglante, et à la lumière des accords d’Evian, une autre
conception devait conduire les deux communautés à cohabiter. Elle allait,
hélas, une autre fois avorter sous les coups de boutoir de l’OAS, qui fit rater
notre rendez-vous avec l’histoire contemporaine. Mais la vocation des voisins
n’est-elle pas de devenir de grands amis ? Gageons que les politiciens et
les stratèges des deux rivages concluent que le chemin des écoliers est le plus
rude des trajets et décident pour leur peuple un temps supplémentaire. Ce qui
est déjà, je crois, la démarche initiée par ces échanges de remarquables
intentions et de bonnes actions à la suite de la grandiose manifestation. On ne
peut qu’applaudir à la rédaction du traité d’amitié qui se prépare. Sûr qu’il y
aura beaucoup de jaloux, mais comme dit un proverbe : Les chiens aboient,
la caravane passe.
Balayer
devant toutes nos devantures
Par juxtaposition, il est incontestable d’affirmer que, malheureusement de nos
jours, de ce côté-ci, les intellectuels algériens brillent eux aussi par
l’absence de courage au-devant de certaines situations de principes. Sur le
plan interne, d’abord, c’est une frilosité rédhibitoire et un penchant
coutumier qui régentent l’accompagnement de l’élan en cours sur le thème de la
réconciliation nationale. De même que sur le plan externe, c’est un vent peu
amène, pour ne pas dire franchement hostile, qu’on souffle sur les nouvelles relations
avec l’ancienne puissance coloniale, alors que la probité morale eut dicté une
prédisposition de principe plus tranchée envers le raffermissement des
relations politiques, imprimées par les présidents Abdellaziz Bouteflika et
Jacques Chirac.
A
fortiori,
cette position n’est guère convaincante, ni reluisante envers le cas du
chanteur français (d’origine algérienne), Enrico Macias. A mon sens, il eut été
élémentaire mon cher Watson, et tout aussi élégant, de lui témoigner, dans les
colonnes de leurs écrits, sa juste place au sein du tissage culturel algérien.
Cela fait avec noblesse et conviction en prenant le parti du droit et de
l’équité, sans interlude, ni intermédiaire, ni même interférence d’aucun autre
état d’âme. Vu que là est la force du droit ! L’Algérie de la vocation de
la tresse des cultures et de prédilection pour la tolérance a assis, durant
longtemps, la coexistence des trois religions monothéistes. Elle est aussi
celle de cet homme, de ce monument, de ce chantre de la paix entre Arabes et
juifs, des belles amours qu’il a si souvent fredonnées en notre honneur et en
notre faveur.
Oui,
nous reconnaissons depuis 1962, à cette perle de la Méditerranée, son rayonnage
au sein de nos musés, sa loge au sein de cette nation, même s’il appartient à
une autre communauté. Par un retour dans une dignité due à son rang et au vu
des égards engagés par son renom, il a le droit de faire son grand voyage
fièrement et nulle idée antagonique ne saurait nous être soutenue pour
justifier quoi que ce soit. Sinon, donc quels dogmes spirituels prônons-nous et
quelles valeurs défendre pour l’universalisme préconique demain ? Depuis
le 8 avril 2004, la voix de l’Algérie n’est plus minorée. On a payé rubis sur
l’ongle pour se désaliéner d’abord, se ressourcer et s’émanciper ensuite. Il
eût fallu que cette pure vérité fût arborée aux générations des deux rives afin
que se contiennent ces coups d’épées fourrées et que se consument les
hypocrisies de tous bords !
Conclusion
Disons, en premier lieu, que les serments relèvent certes de la noblesse
d’esprit et de culture, mais tenir leurs brides en cavaliers indépendamment du
temps et de l’espace est une autre gageure qui exige des chevaliers de la
pensée et de la plume. En second lieu, il est indéniable de faire sereinement son
mea culpa et de retenir de cette épreuve ces errements d’acculturation comme
ces haltes d’un passé peu glorieux. Enfin, il est urgent que tout doit être mis
en œuvre pour cultiver la rémission et installer l’entendement entre nos deux
peuples ; de ne considérer que l’avenir. Si une histoire réunit ce que
nous avons partagé dans l’infortune, une culture nous engage à coopérer dans la
gloire. Voilà les gages de notre volonté d’instituer définitivement des
relations dépassionnées.
Pour
finir ce parfum d’anis, je dédie à tous, en honneur à ceux qui ont encouru
l’anathème en bravant la malédiction, à l’engagement héroïque de tous nos
compatriotes et valeureux combattants de part et d’autre ; en hommage à
leurs belles poésies, à l’amour et à la liberté qui a ému tant de générations
au-delà de nos frontières ; pour une humanité délivrée de l’angoisse et de
la haine, ce poucet de poème fécondé par un havre de paix.
Par
Fadel Bouchekor UFC -Commission scientifique de l’enseignement à distance, Dély
Ibrahim - Alger, El Watan