novembre 2004
Pages
30 et 31
Un
engagement déterminÉ contre le
colonialisme
Jean-Paul Sartre et la guerre d’Algérie
Par Anne Mathieu
Directrice de la revue Aden-Paul Nizan, Paris.
L’engagement des Temps modernes dans la guerre
d’Algérie précède celui de son fondateur et directeur, Jean-Paul Sartre. En mai
1955, la revue fait paraître un numéro sur le conflit et, dans sa livraison de novembre,
un article intitulé « L’Algérie n’est pas la France ». Le ton est
donné. Les Temps modernes seront saisis[1]
tout au long de la guerre : quatre fois en Algérie, une fois en France.
C’est en mars 1956 que
paraît le premier article de Sartre sur le sujet. Titré « Le colonialisme
est un système », il reprend une intervention effectuée lors d’un meeting
pour la paix en Algérie, organisé salle Wagram, à Paris, le 27 janvier
1956, sous l’égide du Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de
la guerre en Algérie. L’article démonte les mécanismes politiques et
économiques du colonialisme et appelle au combat contre ce
« système ».
La prise de conscience
anticolonialiste de Sartre ne date pourtant ni de cette date ni du soulèvement
algérien de la Toussaint 1954. Depuis plusieurs années, l’intellectuel
soutient, en Tunisie, la cause du Néo-Destour (1), au Maroc celle de l’Istiqlal (Indépendance), au
congrès duquel il participa en 1948. En 1952, il accorde un entretien au
journal de Ferhat Abbas, La République algérienne, et, à l’automne de
1955, apporte son appui au Comité d’action des intellectuels contre la
poursuite de la guerre d’Algérie. Francis Jeanson, collaborateur des Temps
modernes, qui a publié avec sa femme Colette L’Algérie hors la loi en
décembre 1955, contribue également à l’évolution du philosophe.
Le véritable moment de
l’engagement sartrien en tant qu’individu intervient en 1956. En
janvier, Guy Mollet, dirigeant de la Section française de l’internationale
ouvrière (SFIO), devient président du Conseil. Deux mois plus tard, il obtient les
pouvoirs spéciaux, qu’il utilisera pour intensifier la guerre. Le vote
favorable des communistes à cette occasion amorce la rupture de Sartre avec
eux, laquelle sera effective en novembre, quand le PCF approuvera l’invasion de
la Hongrie par les chars soviétiques. Mohammed Harbi le résumera en 1990 :
« A partir de là, il s’opère chez lui un glissement éthique qui le
mène, par touches successives, à découvrir un nouveau sujet de l’Histoire, plus
radical que le prolétariat : les colonisés. La cause algérienne en
bénéficiera (2). »
Parus entre mars 1956
et avril 1962, les textes de Sartre (3) révèlent une vigueur polémique et un courage peu
courants à notre époque : la vie du philosophe était menacée, son
appartement de la rue Bonaparte fut plastiqué[2]
à deux reprises par l’Organisation armée secrète (OAS). Et il ne s’agissait
nullement des pseudo-provocations comme celles d’aujourd’hui, destinées à
lancer la vente d’un ouvrage ou à déclencher des invitations à en parler dans
les médias...
En 1957, l’écrivain et
essayiste tunisien Albert Memmi publie Portrait du colonisé précédé du Portrait
du colonisateur, dont les premiers extraits paraissent dans Les Temps
modernes et dans Esprit. Sartre en rend compte dans le numéro de
juillet-août des Temps modernes, dans un article qui servira plus tard
de préface à ce livre (4).
Le texte revient largement
sur la question de la violence, déjà développée en mars de l’année précédente
dans « Le colonialisme est un système ». Sartre y souligne
notamment : « La conquête s’est faite par la violence ; la
surexploitation et l’oppression exigent le maintien de la violence, dont la
présence de l’armée. (...) Le colonialisme refuse les droits de l’homme
à des hommes qu’il a soumis par la violence, qu’il maintient de force dans la
misère et l’ignorance, donc, comme dirait Marx, en état de “sous-humanité”.
Dans les faits eux-mêmes, dans les institutions, dans la nature des échanges et
de la production, le racisme est inscrit (5). »
Au couple
oppresseur-opprimé récurrent dans l’ensemble des articles sartriens se trouve
ici corrélé, implicitement, le couple du colonisateur et du colonisé, notera
Mohammed Harbi. L’oppression coloniale paraît à la fois économique et
idéologique, et la thématique de la « sous-humanité » demeurera au
centre des articles que Sartre consacrera à la guerre d’Algérie. Cette violence
prend par conséquent divers visages oppressifs. Le philosophe y reviendra aux
lendemains des accords d’Evian, en avril 1962 : dans un article
intitulé « Les somnambules » se lit son amertume, mais aussi sa
colère encore vivace : « Il faut dire que la joie n’est pas de
mise : depuis sept ans, la France est un chien fou qui traîne une
casserole à sa queue et s’épouvante chaque jour un peu plus de son propre
tintamarre. Personne n’ignore aujourd’hui que nous avons ruiné, affamé,
massacré un peuple de pauvres pour qu’il tombe à genoux. Il est resté debout.
Mais à quel prix (6) ! »
L’idée de la
« sous-humanité » vient du fait que, pour Sartre, les colonisés ont
été « maintenus par un système oppressif au niveau de la bête (7) », lequel s’est traduit aussi bien par le déni de
droit que par le déni de la culture, contraires au respect des « droits de
l’homme » sans cesse invoqués par la France. Un texte fameux insiste
particulièrement sur ces thématiques de la « violence » et de la
« sous-humanité » : il s’agit de la préface qu’il rédige, en
septembre 1961, pour les Damnés de la terre, de Frantz Fanon[3].
Psychiatre martiniquais qui épouse très vite la lutte indépendantiste
algérienne, membre du Gouvernement provisoire de la république algérienne
(GPRA), animateur d’El Moudjahid clandestin, Fanon s’est déjà fait
connaître par les essais Peau noire, masques blancs (1952) et L’An V
de la révolution algérienne (1959). La rencontre – intellectuelle mais
aussi fraternelle – entre deux hommes qui deviendront amis marquera
l’itinéraire sartrien.
Les Damnés de la
terre, essai-bréviaire de la lutte anticolonialiste et
tiers-mondiste, décrit minutieusement les mécanismes de la violence mis en
place par le colonialisme pour asservir le peuple opprimé. Dans sa préface, Sartre soutient sans réserve les
thèses de Fanon et se les réapproprie par son style propre, si particulier. Il
y écrit notamment : « (...) ordre est donné de ravaler les
habitants du territoire annexé au niveau du singe supérieur pour justifier le
colon de les traiter en bêtes de somme. La violence coloniale ne se donne pas
seulement le but de tenir en respect ces hommes asservis, elle cherche à les
déshumaniser. Rien ne sera ménagé pour liquider leurs traditions, pour
substituer nos langues aux leurs, pour détruire leur culture sans leur donner
la nôtre ; on les abrutira de fatigue (8). » Ce terme de « bête »
sera également utilisé au sujet de la torture : pour les bourreaux, dira
Sartre, « le plus urgent, s’il en est temps encore, c’est d’humilier
[leurs victimes], de raser l’orgueil de leur cœur, de les ravaler au rang de
la bête (9) ».
Le premier article de
Sartre entièrement consacré à la dénonciation de la torture, « Vous
êtes formidables », paraît en mai 1957 dans Les Temps
modernes. Au départ, il s’intitulait « Une entreprise de
démoralisation », et avait été commandé par Le Monde, qui le
refusa, le jugeant trop violent. Un recueil de récits de jeunes recrues, pour la
plupart prêtres et aumôniers[4],
venait d’être publié deux mois plus tôt.
La préface collective,
« Des rappelés témoignent », porte notamment les signatures de
Jean-Marie Domenach, Paul Ricœur et René Rémond. Sartre commente l’ouvrage en
s’insurgeant contre la complicité des Français et des médias, seulement
capables de porter secours au nom de l’humanitarisme, comme dans une émission
populaire de Jean Nohain (« Vous êtes formidables »). Sartre y
dénonce avec vigueur la torture, mais aussi les autres formes de violence à
l’œuvre en Algérie, qui « ont en commun de révéler cette gangrène
(...), l’exercice cynique et systématique de la violence absolue. Pillages,
viols, représailles exercées contre la population civile, exécutions sommaires,
recours à la torture pour arracher des aveux ou des renseignements (10) ».
La métaphore de la gangrène
– qui s’inscrit dans le champ sémantique de la maladie, courant dans ces textes
sartriens – sera à nouveau employée un an plus tard, dans la critique du livre
d’Henri Alleg La Question. Cet ouvrage, publié en février 1958 aux
Editions de Minuit, donne lieu, en mars, à un numéro spécial des Temps
modernes. Militant du Parti communiste algérien (PCA), directeur d’Alger
républicain, de 1950 à son interdiction en septembre 1955, Alleg est
arrêté par les parachutistes en juin 1957 et torturé au centre de tri
d’El-Biar. La Question, premier document de ce type à conquérir une
réelle audience, est saisi le 28 mars 1958. André Malraux, Roger Martin du
Gard, François Mauriac et Sartre rédigent alors une adresse solennelle au
président de la République (Albert Camus refuse de s’y associer). Le 30 mai,
Sartre participe, avec l’épouse d’Henri Alleg, Laurent Schwartz et François
Mauriac, à une conférence de presse sur « les violations des droits de
l’homme en Algérie ».
Le 6 mars précédent,
au moment de la sortie de La Question, Sartre écrivit dans L’Express un
article, titré « Une victoire », qui provoqua la saisie de
l’hebdomadaire, alors dirigé par Jean-Jacques Servan-Schreiber. Il y écrivait
notamment : « Vous savez ce qu’on dit parfois pour justifier les
bourreaux : qu’il faut bien se résoudre à tourmenter un homme si ses aveux
permettent d’épargner des centaines de vies. Belle tartufferie. Alleg pas plus
qu’Audin n’était un terroriste ; la preuve, c’est qu’il est inculpé
d’“atteinte à la sûreté de l’Etat et de reconstitution de ligue dissoute”.
Etait-ce pour sauver des vies qu’on lui brûlait les seins, le poil du
sexe ? Non : on voulait lui extorquer l’adresse du camarade qui
l’avait hébergé. S’il eût parlé, on eût mis un communiste de plus sous les
verrous : voilà tout. Et puis l’on arrête au hasard ; tout musulman
est “questionnable” à merci : la plupart des torturés ne disent rien parce
qu’ils n’ont rien à dire (11). » Et l’intellectuel d’y reprendre sa
métaphore de la maladie contagieuse : « Et d’ailleurs la gangrène
s’étend, elle a traversé la mer : le bruit a même couru qu’on mettait à la
question dans certaines prisons de la “Métropole” (12). »
Une fois l’Algérie devenue une affaire de politique
intérieure française, Sartre étend l’analogie au-delà du colonialisme, écrivant
en septembre 1958, à propos du référendum relatif à l’adoption, le mois
suivant, de la Constitution de la Ve République : « Le corps
électoral est un tout indivisible ; quand la gangrène s’y met, elle
s’étend à l’instant même à tous les électeurs (13). » La même image avait été utilisée en 1955 par
l’écrivain antillais Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme :
« Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à
déciviliser le colonisateur (...), une régression universelle qui
s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend (14). »
Cette image va prendre d’autres formes, tel ce passage de
la préface aux Damnés de la terre où Sartre apostrophe les
Français : « Il n’est pas bon, mes compatriotes, vous qui
connaissez tous les crimes commis en notre nom, il n’est vraiment pas bon que
vous n’en souffliez mot à personne, pas même à votre âme, par crainte d’avoir à
vous juger. Au début vous ignoriez, je veux le croire, ensuite vous avez douté,
à présent vous savez, mais vous vous taisez toujours. Huit ans de silence, ça
dégrade. (...) Il suffit aujourd’hui que deux Français se rencontrent
pour qu’il y ait un cadavre entre eux. Et quand je dis : un... La France,
autrefois, c’était un nom de pays ; prenons garde que ce ne soit, en 1961,
le nom d’une névrose (15). »
Dès son premier article de 1956, Sartre insiste sur le
silence des Français devant l’horreur, dans l’espoir de leur faire comprendre
que le colonialisme engage leur responsabilité collective. Il martèle que la
domination coloniale s’oppose aux idéaux dont la France se réclame – « Quel
bavardage : liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que
sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours
racistes, sale nègre, sale juif, sale raton[5] (16) » – mais, pis, en fait un synonyme de
fascisme : « Il est notre honte, il se moque de nos lois ou les
caricature ; il nous infecte de son racisme (...). Il oblige nos
jeunes gens à mourir malgré eux pour les principes nazis que nous combattions
il y a dix ans ; il tente de se défendre en suscitant un fascisme jusque
chez nous, en France. Notre rôle, c’est de l’aider à mourir. Non seulement en
Algérie, mais partout où il existe. (...) La seule chose que nous
puissions et devrions tenter – mais c’est aujourd’hui l’essentiel –,
c’est de lutter à ses côtés pour délivrer à la fois les Algériens et les
Français de la tyrannie coloniale (17). »
Du silence à la complicité, il n’y a qu’un pas, ce que
Sartre illustre dans « Vous êtes formidables ». Sa colère le conduit
au rappel d’une histoire relativement proche, celle de la seconde guerre mondiale :
« Fausse candeur, fuite, mauvaise foi, solitude, mutisme, complicité
refusée et, tout ensemble, acceptée, c’est cela que nous avons appelé, en 1945,
la responsabilité collective. Il ne fallait pas, à l’époque, que la population
allemande prétendît avoir ignoré les camps. “Allons donc ! disions-nous.
Ils savaient tout !” Nous avions raison, ils savaient tout, et c’est
aujourd’hui seulement que nous pouvons le comprendre : car nous aussi nous
savons tout. (...) Oserons-nous encore les condamner ? Oserons-nous
encore nous absoudre (18) ? »
Cette analogie n’est pas le seul fait de Sartre. Elle
s’inscrit dans le discours de la presse acquise à la cause de l’indépendance
algérienne, de L’Express à France-Observateur – où Claude Bourdet
publie en janvier 1955 « Votre Gestapo d’Algérie » – en passant
par Esprit. Et Sartre d’assener : « Les crimes que l’on
commet en notre nom, il faut bien que nous en soyons personnellement complices
puisqu’il reste en notre pouvoir de les arrêter (19). »
La mystification des gouvernants profite de la complicité
de médias désireux que les Français ne sachent pas ce qui se passe en Algérie : « Cacher, tromper,
mentir : c’est un devoir pour les informateurs de la Métropole ; le
seul crime serait de nous troubler (20). » L’ensemble apparaît aussi comme le
signe de la décadence d’une civilisation : « Fiévreuse et
prostrée, obsédée par ses vieux rêves de gloire et par le pressentiment de sa
honte, la France se débat au milieu d’un cauchemar indistinct qu’elle ne peut
ni fuir ni déchiffrer. Ou bien nous verrons clair ou bien nous allons crever (21). »Le philosophe utilise ce dernier verbe,
qui abjure toute litote[6],
pour réagir au cynisme criminel de dirigeants à qui il fait dire : « Molle[7]t,
au nom de la Compagnie, a fait tomber la foudre sur ces fellahs[8]
insolents : qu’ils crèvent de misère pourvu que les actionnaires de Suez
touchent leurs dividendes (22). »
Mais la contamination ne s’arrêtera pas aux confins de
l’Occident. La maladie va s’emparer des colonisés : « L’indigénat
est une névrose introduite et maintenue par le colon chez les colonisés avec
leur consentement (23) »,
écrit Sartre dans la préface aux Damnés de la terre. La « folie »,
désormais intrinsèque aux comportements de la gauche française et aux « agents
du colonialisme », va atteindre les colonisés. Cette fois, cependant,
ils vont s’en emparer et se l’approprier : « Lisez Fanon :
vous saurez que, dans le temps de leur impuissance, la folie meurtrière est
l’inconscient collectif des colonisés (24). »
En cautionnant[9]
leur réaction, à l’instar de[10]
Fanon[11],
Sartre opère un renversement axiologique[12] :
il charge d’une valeur positive la « folie », retournée par l’opprimé
contre l’oppresseur pour se débarrasser de son esclavage, pour se soustraire à
la domination coloniale. Il peut alors conclure : « Guérirons-nous ?
Oui. La violence, comme la lance d’Achille, peut cicatriser les blessures
qu’elle a faites. (...) C’est le dernier moment de la dialectique :
vous condamnez cette guerre, mais n’osez pas encore vous déclarer solidaires
des combattants algériens ; n’ayez crainte, comptez sur les colons et sur
les mercenaires : ils vous feront sauter le pas[13].
Peut-être, alors, le dos au mur, débriderez-vous enfin cette violence nouvelle
que suscitent en vous de vieux forfaits[14]
recuits. Mais ceci, comme on dit, est une autre histoire. Celle de l’homme. Le
temps s’approche, j’en suis sûr, où nous nous joindrons à ceux qui la font (25). »
Le combat de Sartre pendant la guerre d’Algérie ne fut
pas uniquement une « bataille de l’écrit ». Engagé, l’intellectuel le
fut, et sur tous les fronts que lui commandèrent les événements. Il intervint dans plusieurs meetings pour la paix en
Algérie (en juin 1960 et, en décembre 1961, à Rome, par
exemple) ; il participa à la manifestation silencieuse du
1er novembre 1961 consécutive aux massacres du 17 octobre, à celle du
13 février 1962 protestant contre la répression meurtrière du métro
Charonne ; il témoigna à plusieurs procès de « porteurs de
valise », dont celui, emblématique, de septembre 1960, connu sous le
nom de « procès Jeanson ». « Utilisez-moi comme vous
voulez », avait insisté Sartre, qui venait de signer le Manifeste des
121 (26), avant de s’envoler pour l’Amérique latine, où il sut,
là-bas aussi, porter la cause de l’indépendance algérienne.
« Fusillez Sartre ! », scandèrent des mouvements d’anciens combattants au cours
d’une manifestation, en octobre 1960. En juillet 1961 et en
janvier 1962, son appartement fut plastiqué. « Où sont les
sauvages, à présent ? Où est la barbarie ? Rien ne manque, pas même
le tam-tam : les klaxons rythment “Algérie française” pendant que les
Européens font brûler vifs des musulmans (27) », criait
Sartre dans la préface aux Damnés de la terre.
« Qu’il est plus simple de ne pas faire cas des
objets dangereux, de travailler simplement à donner un dernier poli au bel
outil universel de la Raison ! De reposer dans le silence, dans l’heureux
demi-sommeil conformiste pendant lequel l’Esprit arrangera tout », s’exclamait Paul Nizan, camarade de Sartre à l’Ecole
normale, dans Les Chiens de garde, en 1932 (28).
« Non récupérable », la voix de Sartre dérange encore. Elle nous permet de
regarder avec moins de honte cette période de notre histoire. Un intellectuel,
fidèle à sa conception de l’engagement du clerc, mit sa plume et sa notoriété
au service d’une cause qu’il estimait juste. Pour lui, comme pour Jeanson
d’ailleurs, cette bataille valait d’autant plus d’être menée qu’elle
permettrait aux Algériens de ne pas avoir pour toute vision de la France celle
d’un Etat dont les parachutistes torturaient dans les prisons.
La réconciliation franco-algérienne exigeait aux yeux de
Sartre que les Français se confrontent à la réalité de leur histoire
algérienne : « Vous savez bien que nous sommes des exploiteurs.
Vous savez bien que nous avons pris l’or et les métaux, puis le pétrole des
“continents neufs”, et que nous les avons ramenés dans les vieilles métropoles.
(...) L’Europe, gavée[15]
de richesses, accorda de jure l’humanité à tous ses habitants : un
homme, chez nous, ça veut dire un complice puisque nous avons tous
profité de l’exploitation coloniale (29). » Il
n’est pas certain que ces mots soient plus faciles à entendre aujourd’hui qu’en
1962.
Si le consensus médiatique et la répression policière ont
largement dominé en France, lors des guerres coloniales, notamment après
l’insurrection dite de la Toussaint qui marqua le déclenchement de la guerre
d’Algérie, des intellectuels connus ont su s’en dégager pour se situer résolument
du côté des mouvements d’indépendance. Jean-Paul Sartre fut de ceux-là,
auxquels des publications comme « L’Express » ou « Les Temps
modernes » ont ouvert leurs colonnes, au risque d’être interdits.
Dénonçant la torture niée par les gouvernements et les médias officiels,
l’écrivain a surtout démonté les mécanismes du système oppressif colonial. Un
engagement riche d’enseignements, aujourd’hui encore.
Anne Mathieu.
(1) Destour :
« Constitution » ; parti de l’indépendance tunisienne, scindé en
deux branches, l’une islamisante, le Vieux Destour, et l’autre plus moderniste,
le Néo-Destour.
(2) Mohammed Harbi,
« Une conscience libre », Les Temps modernes, Paris, octobre-décembre
1990, p. 1034.
(3) Tous publiés dans Situations
V, Gallimard, Paris, 1964. Voir Michel Contat et Michel Rybalka, Les
Ecrits de Sartre, Gallimard, Paris, 1970.
(4) Albert Memmi publiera
Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Gallimard,
Paris, 2004.
(5) Les Temps
modernes, juillet-août 1957 et Situations V, op. cit., p.
51-52.
(6) « Les
somnambules », Les Temps modernes, avril 1962, dans Situations
V, op. cit., p. 161.
(7) « Portrait du
colonisé », Situations V, op. cit., p. 56.
(8) Dans Frantz Fanon, Les
Damnés de la terre, Maspero, coll. « Cahiers libres », Paris,
1961, p. 9-26.
(9) « Une
victoire », L’Express, 6 mars 1958 ; dans Situations
V, p. 86.
(10)
« Vous êtes formidables », op. cit., p. 57.
(11) L’Express,
6 mars 1958. Dans Situations V, p. 81.
(12) Ibid.,
p. 80.
(13)
« La Constitution du mépris », L’Express, 11 septembre
1958. Dans Situations V, p. 105.
(14) Aimé
Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 1955,
p. 11. En 1959, cette métaphore de la maladie donnera son titre à un
recueil de témoignages d’étudiants algériens torturés à Paris en
décembre 1958. L’ouvrage (La Gangrène, Editions de Minuit, Paris)
sera saisi lui aussi.
(15) Situation
V, op. cit., p. 192.
(16) Ibid.,
p. 187.
(17)
« Le colonialisme est un système », op. cit., p. 47-48. C’est
Sartre qui souligne.
(18)
« Vous êtes formidables », op. cit., p. 66.
(19) Ibid.,
p. 59.
(20) Ibid,
p. 59.
(21) Ibid.,
p. 58.
(22)
« Le fantôme de Staline », Les Temps modernes,
novembre-décembre 1956 - janvier 1957. Dans Situations VII,
p. 153. Ici Sartre évoque l’expédition franco-britannique de
novembre 1956 contre l’Egypte, peu après que Nasser eut décidé de
nationaliser la compagnie du canal de Suez.
(23) Situations
V, op. cit., p. 181.
(24) Ibid.,
p. 179.
(25) Ibid.,
p. 192-193.
(26)
« Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre
d’Algérie ». En exposant ainsi leurs positions, les signataires
provoquaient directement l’Etat français. Lire Laurent Schwartz, « Au nom de la morale et de la vérité », Le Monde diplomatique, septembre 2000.
(27) Situations
V, op. cit., p. 190.
(28) Paul
Nizan, Les Chiens de garde, Editions Agone, Marseille, 1998, p. 79.
(29) Situations
V, op. cit., p. 187.
Compréhension/ QUESTIONNARE article « Le monde Diplomatique »
« Jean-Paul Sartre et la guerre
d’Algérie »
Qu’est –ce que “Les Temps Modernes” ?
Quel est le but de l’article de
Sartre « Le
colonialisme est un système » ?
Le véritable moment de l’engagement sartrien en tant qu’individu intervient
en…
Quel est l’événement qui marque la
rupture de Sartre avec le PCF ?
Dans la préface au livre Portrait
du colonisé, de l’écrivain et essayiste tunisien Albert
Memmi, Sartre souligne
1. le rôle politique de l’écrivain
2. l’importance de l’auto- détermination d’un
peuple
3. le rôle de la violence dans l’oppression
coloniale
4. l’importance des accords d’Evian
PUNTI 5
B.
Répondez
au questionnaire
Le combat de Sartre pendant la guerre d’Algérie fut uniquement une « bataille de
l’écrit » ?.
Les Damnés de la Terre est un essai de J.Sartre ? Expliquez
brièvement le contenu de ce texte.
Chez Sartre le couple oppresseur-opprimé est corrélé au couple
colonisateur- colonisé qui font
référence à l’idée de sous –humanité . Expliquez dans quelle mesure il
parle de sous- humanité
Quelle est la position de Sartre face à la torture ?
Expliquez cette affirmation de Sartre: « Quel
bavardage : liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que
sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours
racistes, sale nègre, sale juif, sale raton[16]
Pourquoi Sartre dénonce le silence des français comme une responsabilité ?
Selon Sartre, quel est le signe de la décadence d’une civilisation ?
Punti 4 per ogni risposta
C. Exposez vos
idées sur la torture après avoir vu le
Film de Pontecorvo « la Bataille d’Alger »
[1] sequestrati
[2] PLASTIQUER [plastike] v.tr.
- Faire un attentat au plastic contre (un lieu).
L'action de FANON se
situe dans le contexte d'après-guerre marqué par la lutte idéologique entre le
bloc occidental mené par les Etats-Unis et le bloc socialiste mené par l'Union
soviétique. La cassure semble irrémédiable entre l'Est et l'Ouest mais un
troisième monde émerge au cours des années 1950-1960 : c'est le tiers-monde qui
revendique lui aussi sa place dans les relations internationales et sa part dans
le partage des richesses de la planète
Le tiers-monde affirme pour la
première fois son existence politique en 1955 à la Conférence de BANDOUNG, en
proclamant son refus de la bipolarisation du monde. De nombreux leaders du
tiers-monde apparaissent en même temps que les mouvements de libération
nationale et mènent une lutte de plus en plus radicale en Afrique, en Asie, en
Amérique latine.
Les années 1960 sont marquées par des
répressions violentes et des assassinats d'hommes politiques représentant la lutte
des peuples opprimés : répression sanglante en Indonésie en 1965 (500 000
morts), assassinat de Patrice LUMUMBA au Congo, assassinat de CHE GUEVARA en
Bolivie; assassinat de MALCOLM X, de MARTIN LUTHER KING aux Etats-Unis,
assassinat de MEHDI BEN BARKA au Maroc, procès de RIVONIA en Afrique du Sud où
NELSON MANDELA et ses compagnons sont condamnés à la prison à vie.
En Martinique, la jeunesse se révolte
pendant trois nuits d'émeute à Fort-de-France (décembre 59, trois morts), puis
c'est l'arrestation et la déportation des jeunes Martiniquais de l'OJAM
(Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique) qui avaient osé
placarder partout des affiches où l'on pouvait lire : "La Martinique aux
Martiniquais".
C'est dans ce contexte d'affrontement
Est-Ouest doublé d'une lutte Nord-Sud que s'inscrivent l'action et la pensée de
FANON.
[4] cappellano
[5] raton :(Fam. Injurieux et raciste.)
Nord-Africain.
[6] litote: figure rhétorique qui consiste à
atténuer l’expression de la pensée
[7] Contingent
et torture en Algérie, Suez, socialisme trahi, combinaisons politiciennes : le
nom de Guy Mollet (1905-1975) n'a pas bonne presse, dans sa famille d'origine
ni ailleurs.
Pourtant ce Normand de modeste extraction, Nordiste d'adoption, avait connu des
débuts exemplaires : militant, syndicaliste, résistant, il sort de l'ombre à la
Libération et devient en quelques mois maire d'Arras, député, secrétaire
général de la SFIO, ministre. Le voilà installé pour près de vingt-cinq ans au
coeur de la vie publique nationale, et aussi internationale, puisqu'il fut l'un
des pionniers de la construction européenne. En effet le président du Conseil
de 1956-1957, aux prises avec le drame algérien, est aussi l'homme du traité de
Rome.
Après 1958, le constituant de la Ve République ne reconnaît plus son enfant,
puis le leader socialiste est de plus en plus contesté au sein de sa formation,
qu'il renonce à diriger en 1969, lorsque la SFIO se transforme en nouveau Parti
socialiste.
Fil conducteur de notre histoire récente, la vie de Guy Mollet restait à
écrire. Ayant eu accès à des sources en grande partie inédites, Denis Lefebvre
s'est attaché non pas à réhabiliter, mais à restituer une personnalité masquée
par un excès de caricature
[8] petit proprietarie des pays musulmans (Afrique
du Nord)
[9] garantendo
[10] à la manière
[11] Frantz FANON (1925-1961) : Martiniquais,
il a passé l'essentiel de sa vie de militant dans sa terre d'adoption,
l'Algérie. Médecin psychiatre, écrivain, combattant anti-colonialiste, FANON a
marqué le XXe siècle par sa pensée et son action, en dépit d'une vie brève
frappée par la maladie. Il avait déjà
publié, en 1952, "Peaux noires, masques blancs". En 1956, deux ans
après le déclenchement de la guerre de libération nationale en Algérie, FANON
choisit son camp, celui des colonisés et des peuples opprimés. Il remet sa
démission de son poste à l'hôpital et rejoint le Front de Libération Nationale
(FLN) en Algérie. Il eut d'importantes responsabilités au
sein du FLN, membre de la rédaction de son organe central, "El
Moudjahid". Il fut chargé de mission auprès de plusieurs Etats d'Afrique
noire, ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne
(GPRA) au Ghana. Il échappa à plusieurs attentats au Maroc, en Italie. Jusqu'à
sa mort, FANON s'est donné sans limites pour la cause de la libération des
peuples opprimés.
[12] AXIOLOGIQUE [aksjólósik] adj.
- Didact. De l'axiologie. Relatif aux valeurs
(opposé à ontologique).
[13] décider
[14] prevaricazioni
[15] ingozzata