BAUDELAIRE

Texte commenté

 ENIVREZ-VOUS

 

Il faut être. toujours ivre.  Tout est là : c'est l'unique question.  Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.  Mais de quoi?  De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise.  Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la s vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront : « Il est l'heure de s'enivrer!  Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse!  De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

 

BAUDELAIRE, Petits poèmes en prose.

 

 

Introduction.

Dans ce poème en prose, la pensée de Baudelaire rejoint l'inspiration fondamentale des Fleurs du maL Il s'agit, pour la créature, d'échapper, coûte que coûte, à sa misère : l'ivresse est un des moyen de cette évasion.

Le texte.

Enivrez-vous : la brutalité de l'objurgation attire le lecteur en le provoquaiit.  Les premiers mots du poème appellent une remarque semblable Il faut être toujours ivre.  Le dogmatisme de la proposition contraste avec la nature du conseil; c'est le ton du moraliste -. ne s'agit-il pas de morale, après tout, ou, du moins, d'art de vivre?  Puis trois monosyllabes, Tout est là, renforcent le caractère impérieux de la règle ainsi posée; et la même idée est reprise aussitôt, sous une forme un peu différente : c'est l'unique question.  Y a-t-il ici une tautologie ? Sans doute, mais tel est le procédé ordinaire de l'homme qui cherche à entraîner une adhésion :il répète son invitation comme il enfoncerait un clou.

Pourtant, à l'encontre du moraliste, qui induit une règle de conduite à partir d'observations particulières, l'auteur de ce poème, ménageant ses effets, a énoncé son principe brusquement, comme a priori.  Le lecteur attend une justification, avec une curiosité vaguement inquiète.  Cette justification, la voici : Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps..

. Le Temps (avec une majuscule), c'est, nous le savons, l'Ennemi, qui mord sans cesse sur nos projets et ruine peu à peu notre force créatrice.  Il pèse sur l'homme comme un fardeau; l'image est banale, mais sauvée aussitôt par l'énergie des verbes qui suivent : le Temps brise vos épaules; le Temps vous penche vers la terre.  Cette dernière indication est à double sens; elle prolonge l'image impliquée dans le mot fardeau, et elle éveille une suggestion symbolique : à toute minute, l'homme se rapproche de la terre, à laquelle il retournera au terme de sa vie.  Et c'est la reprise du refrain : il faut vous enivrer satis trêve; mais, cette fois, le recours à la seconde personne donne au conseil un caractère plus pathétique; le procédé qui consiste à apostropher le lecteur est d'ailleurs habituel, chez Baudelaire.

Ici intervient une brisure, un temps d'arrêt : Mais de quoi?  Le poète suggère la question d'un interlocuteur étonné; du coup, la pièce prend une forme dramatique; l'exposé dogmatique semble se transformer en dialogue.  Aussitôt, la réponsejaillit, admirablement dense. De vin : ce sont les mots que nous pouvions attendre; le vin est la cause la plus commune de l'ivresse; et nous savons que Baudelaire croyait à ses vertus toniques.  De poésie : voilà qui étonne davantage; la pensée s'élargit brusquement; et nous comprenons mieux dès lors ce que le poète entend par « ivresse »; il désigne ainsi l'état de l'homme mis hors de lui-même et qui, momentanément, a oublié sa condition.  Ou de vertu : cette fois, la surprise est plus grande encore, car les notions d'ivresse et de vertu se concilient mal; mais Baudelaire songe à une exaltation morale, à un vertige d'héroïsme comme il en a quelquefois connu : « Devenir un héros et un saint pour moimême », a-t-il noté dans l'un de ses Journaux intimes.  Le refrain, enfin, revient, une fois de plus, sous une forme ramassée, qui rappelle le titre : Mais enivrez-vous.

Le début du paragraphe suivant nous déroute : Et si quelquefois, sur les marches d'un palais... Pourquoi Baudelaire évoque-t-il la condition royale? afin de prouver que le malheur des hommes ne tient pas à leur position sociale : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misère », lit-on dans les Pensées; et c'est bien de divertissement, au sens pascalien du terme, qu'il s'agit dans ce poème.  Inattendus aussi, chez le citadin qu'est Baudelaire, les mots : sur l'herbe verte d'un fossé.  En revanche, peutêtre songe-t-il à lui-même, quand il évoque la solitude morne d'une chambre : dans Rêve parisien, dans le poème en prose intitulé La Chambre double, il a dit l'horreur ou la misère de son taudis; il a connu aussi lui-même ces réveils d'ivresse où une réalité implacable reprend ses droits.

Le mouvement ternaire, sur les marches d'un palais, / sur l'herbe verte d'un fossé, / dans la solitude morne de votre chambre, / donne à la première partie de cette longue phrase un caractère oratoire; la suite est également très rythmée : demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau... Ainsi la création tout entière est interrogée; il y a, dans l'accumulation des termes, un accent passionné, fiévreux, que souligne une allitération (vent, vague).  L'énumération se poursuit : à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle ... ;encore cinq termes, qui, approximativement, correspondent aux précédents, car on peut dire du vent qu'il gémit, de la vague queue roule, de l'oiseau qu'il fuit ou qu'il chante.  Mais le mot horloge appelle un commentaire spécial : c'est avec intention que Baudelaire mentionne, parmi les êtres ou les objets interrogés, l'instrument destiné, précisément, à mesurer l'heure.  L'horloge, nous le savons, est pour lui une obsession perpétuelle; chaque seconde chuchote : « Souviens-toi. » Ici, au contraire, chaque seconde chuchote : « Oublie! »; c'est parce que l'horloge est le témoin le plus cruel de la misère humaine qu'on doit en attendre le conseil le plus insistant.

Ce conseil, le voici, énoncé simultanément par le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge : « Il est l'heure de s'enivrer ! » Ainsi réapparaît le refrain; ainsi se répète inlassablement le poète, pour rendre plus sensible et plus impérieuse l'idée d'une évasion nécessaire : « Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; en!vrez-vous sans cesse!  De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Conclusion.

Baudelaire dénonce dans ce poeme la cause principale de son spleen et définit sous sa forme la plus générale le remède auquel il a le plus volontiers songé pour y échapper : s'arracher à soi, voilà le grand problème; l'essentiel est de ne pas voir la vie telle quelle est.  Pour traduire sa pensée, il recourt à des effets savamment calculés, tout en conservant à ce morceau en prose l'apparente liberté d'allure qui est la loi même du genre.

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Texte commenté

 

 RECUEILLEMENT           Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir; il descend; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

 

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main, viens par ici,

 

Loin d'eux.  Vois se pencher les défuntes Années

Sur les balcons du ciel, en robes surannées;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

 

Le soleil moribond s'endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal (édit. posth-)-

 

 

Introduction.

La vie de Baudelaire fut une inéditation de sa douleur.  Il en a dit souvent les cruautés.  Mais quand il faisait un retour profond sur luimême, dans le silence et la solitude, quand il songeait à ses péchés, ' ses voluptés au goût amer' à ses vains élans vers la pureté, elle lui apparaissait comme revêtue d'une sorte de digiùté, car il y trouvait le témoignage d'une conscience v'g'lante au sein même de ses égarements.  Dans ce sonnet, il s'adresse à elle comme à un être humain; il en fait une compagne et une confidente.  Il l'entraîne loin des plaisirs impurs, et, seul avec elli@ voit s'éveiller les souvenirs, tanciis que descend la grande paix nocturne.

Le sonnet.

Malgré la solennité de l'interjection 6, qui introduit le personnage allégorique, le poète s'adresse à sa Douleiir sur un ton familier, comme on calme un enfant tyrannique, Sois sage... Tiens-toi plus tranquille, ou un malade dont on a satisfait le caprice : Tu réclamais le soir; il desceizd; le voici.  Dans ces deux vers, les signes de ponctuation mettent en relief chacun des accents et soulignent la lenteur paisible du rythme; on songe au geste de la main qui apaise, aux mouvements d'un souffle qui reprend sa régularité; assez de cris de désespoir et de révolte : la solitude du soir se prête à un recueillement plus digne et moins stérile.  Les deux vers suivants sont, à dessein, en demiteinte : le poète crée une impression de brouillard avec des mots vagues (atmosphère, enveloppe) et témoigne d'une discrète pitié pour ses semblables.

Mais le soir qui invite au recueillement préside aussi dans la grande ville à la frénésie des fêtes impures.

Les voici, ces mortels qui cherche., dans les jouissances l'oubli de leur condition mortelle : décevante entreprise; le Plaisir est un bourreau qui les fouette constamment de ses exigences renouvelées; ils s'avilissent en vain et les remords sont leur seule moisson.  Baudelaire connaît bien ces états troubles où la volonté vaincue par les désirs renonce à suivre les ordres de la conscience alarmée.  Le rythme des trois premiers vers du second quatrain, que ne vient couper aucune ponctuation importante, donne bien l'impression d'un entraînement implacable et insensé.  Au contraire, le vers suivant évoque, avec ses coupes analogues à celles du début, un éloignement concerté; pour la deuxième fois, le poète apostrophe sa douleur, lui parle, lui donne la main, comme à un être familier et cher, l'entraîne.  Et le rejet loin d'eux, qui enchaîne brutalement le premier tercet au second quatrain selon un usage peu courant dans un sonnet, marque l'horreur du poète pour les déplorables agitations de cette foule vulgaire, son goût pour une solitude reposante et féconde.

Seul avec sa noble compagne, quels spectacles va-t-il donc lui offrir?  Les yeux fermés aux impuretés du présent, il projette sur l'écran de cette nuit les images du passé.  Dans le ciel noir se profitent les années défuntes, penchées comme des femmes sur des balcons de rêve; et leurs robes d'autrefois ont le charme des souvenirs lointains.  Du fleuve, aux pieds du poète, surgit le fantôme du Regret : il sourit, alors que le plaisir ricanerait plutôt; est-ce parce qu'il s'attache à d'anciennes joies?  L'alliance des mots, en tout cas, correspond à l'inspiration d'ensemble du poème. Il y a dans ces deux images, que le rythme détaille et met en relief, une sorte de distinction harmonieuse, qui contraste avec la vulgarité de la fête.

Ainsi l'obscurité se peuple de créatures nées de la méditation du poète.  A ces formes viennent se mêler, dans une vision indécise, des éléments du paysage.  A l'Orient, l'ombre semble traîner encore; mais elle s'allonge : l'image du linceul, qui évoque l'enveloppement de la nuit, renouvelle l'image plus banale du voile en associant à l'idée la mélancolie d'un objet funèbre, tandis que la sonorité des 1 dans long liiiceul transpose pour l'oreille cette suggestion d'un déploiement progressif de l'ombre sur ce paysage.  Le dernier vers, aux harmonies exquises, aux coupes évocatrices, rythme cette conquête irrésistible et discrète du monde par l'obscurité et suggère la nuit, dont l'oreille attentive, par la vertu du recueillement, peut entendre le pas silencieux.  L'entretien du poète, commencé dans la brume du crépuscule (Tu réclamais le soir), se prolonge ainsi dans le mystère nocturne (la douce nitit).

Conclusion.

Ce sonnet peuplé d'allégories traduit l'atmosphère complexe où se plaisait la sensibilité du poète rendu à la solitude, au seuil de la nuit.  Il n'a nulle part marqué de façon aussi pénétrante et aussi subtile, grâce à la distinction des images et à la souplesse du rythme, le charme et la fécondité du recueillement, qui chasse les pensées mauvaises, suscite les souvenirs et les rêves, baigne l'âme d'une pureté mélancolique et l'achemine vers un sommeil bienfaisant comme la Mort.