ALBERT CAMUS    (1913 -1960)

 Né en Algérie en 1913, sa mère, sourde à la  suite d’une maladie enfantine souffrait d’une difficulté  d’élocution, elle était donc analphabète. Restée veuve elle s’installa à Belcourt, un quartier populaire d’Alger  chez ses parents où elle éleva ses fils en faisant des ménages.  Pour son fils elle a toujours représenté le mystère de l ‘injustice  et de l’amour muet. Il prend son diplôme  d’études supérieures  en étudiant Plotin et St. Augustin, Dostoïevski. Devenu journaliste à Alger et à Paris il s’engage dans la Résistance et devient rédacteur chef du journal “ Combat “, en faveur des hérités et des victimes et de la lutte pour la liberté.

Son itinéraire philosophique s’ordonna autour de deux étapes: l’absurde et la révolte.

 

L’absurde  c’est la prise de conscience du non sens de la vie qui conduit à l’idée que l’homme est libre de vivre “sans appel “ quitte  à payer les conséquences de ses erreurs et doit épuiser les joies de cette terre. Camus  afin de dépasser  cette conception pessimiste et impitoyable pour l’homme qui naît  de la comparaison  entre le caractère irrationnel  du monde et le désir de clarté de la part de l’homme, il décide  de se regarder vivre, c’est à dire de prendre conscience de  cette absurde confrontation entre l’esprit et le monde.  Ce sentiment de l’absurde peut surgir de la “ nausée “ qu’inspire le caractère machinal de l’existence sans but, des gestes  du quotidien, de leur aspect répétitif et sans raison ( métro, boulot, dodo ) qui mettent en relief le manque  de signification de notre vie.  Comme Sisyphe nous sommes condamnés à l’inutilité; mais il faut dépasser cette conception  lucidement pessimiste et impitoyable pour  l’homme  qui mène au désespoir et au suicide, il faut trouver une raison de vie à travers l’engagement et la révolte contre toute injustice, contre l’absurde du monde, contre le mal ( La Peste  - 1947 ).

Son engagement dans la Résistance et son travail de journaliste nous révèlent une évolution personnelle, la voie de  “l’homme  révolté “.

La révolte.

werbul1a     L’homme  révolté est celui qui  sait dire “non“  à l’exploitation, à l’injustice, à l’abus ( “ c’est la révolte de l’esclave  contre son maître “ );

werbul1a     La révolte est une recherche de valeurs donnant une signification à la vie.

werbul1a     La révolte même à des limites :  il faut veiller  à ce que le révolutionnaire ne se transforme pas en oppresseur.  De là sa dénonciation des  régimes communistes de l’Est dans lesquels il reconnaît l’abus et la trahison de l’idée révolutionnaire. Dans ce sens Camus évolue vers une sorte d’engagement humanitaire refusant toute idéologie afin de concilier “ la justice avec la liberté “, d’où sa rupture avec Sartre.

Son défi c’est de vivre, faire vivre l’absurde, le regarder.

Cette révolte est sans espoir, elle n’est que l’assurance d’un destin écrasant. C’est ainsi qu’il oppose à l’esprit du suicide celui du condamné à mort qui est en même temps conscience et refus de la mort.

Selon lui c’est cette révolte qui confère à la vie son esprit et sa grandeur. Jusqu’à la rencontre avec l’absurde il avait l’illusion d’être libre tandis qu’en réalité il était esclave de l’habitude ou des préjugés qui ne donnaient à sa vie qu’un semblant de but et de valeur.

La découverte de l’absurde lui permet de tout voir d’un regard neuf : il est profondément libre à partir du moment où il connaît lucidement sa condition sans espoir et sans lendemain. Il se sent alors délié des règles communes et apprend à vivre “ sans appel”.

L’ETRANGER.

Achevé en 1940 en même temps  que le “Mythe de Sisyphe” est en  partie la traduction  romanesque des idées contenues dans “L’Essai sur l’absurde”. C’est une oeuvre démonstrative, didactique, destinée à illustrer, sur  le plan du roman, la notion de l’absurde analysée dans « Le mythe de Sisyphe »1942 et portée sur la scène dans Caligula ( 1938).

Son titre même doit être prie à double sens, il s’applique à un personnage « étranger » Meursault, le narrateur, un modeste employé de bureau à Alger qui retrace son existence médiocre, limitée au déroulement mécanique de gestes quotidiens et à la quête de sensations élémentaires. Il vit dans une sorte de torpeur, une étrange indifférence qui, avant d’agir lui fait dire « ça m’est égal ». Il représente l’homme avant la prise de conscience de l’absurde, sans illusions sur les valeurs consacrées,  il se comporte comme si la vie n’avait pas  de sens. Appelé à l’asile où sa mère vient de mourir, Meursault accomplit docilement le rythme de la veillée funèbre, de la levée du corps, de la cérémonie religieuse et de l’inhumation.

Il a de la peine sans doute ; mais il est inapte au mensonge et, comme son chagrin n’est pas intolérable et qu’il est accablé  par la chaleur, il ne fait aucun effort pour manifester sa douleur aux yeux des assistants. Le lendemain il a retrouvé une amie d’autrefois   Marie Cardona, s’est baigné avec elle  et l’a accompagnée au cinéma où l’on projetait un film comique. Un dimanche Raymond, son voisin, l’invite dans son cabanon sur la plage. Une dispute éclate entre Raymond et deux arabes.

Meursault pour éviter le drame ôte à son ami son revolver. A midi, Meursault retourne sur la plage, il fait très chaud  et le soleil  est aveuglant. Les Arabes sont encore là, les événements s’enchaînent sans que Meursault se rende bien compte de ce qui se passe. Un arabe tire son couteau. Meursault appuie sur la gâchette: ” j’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence d’une plage où j’avais été heureux”, Meursault assiste alors à son procès comme s’il était un étranger.

On  parle de lui, mais on ne lui demande pas son avis. Les témoins défilent. L’attitude qu’il a eue le jour de l’enterrement de sa mère choque. Son absence de remords choque plus encore.

Meursault est accusé d’insensibilité, de  méconnaître les règles de la société d’en être étranger.

On ne fait plus le procès de celui qui a  assassiné un arabe, mais de celui qui a “enterré sa mère avec un coeur de criminel. Meursault est condamné à  l’échafaud. Révolté contre la société, il attend la mort avec sérénité comprenant enfin qu’il a été heureux dans le monde. Jusqu’au moment du procès il ne se rend pas compte de combien les autres sont différents de lui et ne le comprennent pas.

Le titre même  a un double sens : il s’applique à  la fois aux valeurs humaines les plus clairement reconnues (le sentiment filial, le mariage, la carrière sociale ) et au meurtre qu’il a commis involontairement. De l’indifférence,  de son habitude à  vivre au jour le jour, de son extranéité aux événements quand il raconte les faits qui se sont passés comme si le film de sa vie se déroulait sous ses yeux et qu’il se contentait  d’enregistrer les faits, il passe  à la révolte; il est coupable, oui, mais  il aime la vie. Les autres  n’ont pas compris que son amour pour la vie s’exprimait à travers une communion silencieuse et profonde avec le monde, et non à travers des rituels et des conventions sociales. En ce sens  Meursault se réhabilite. La construction de l’oeuvre en deux parties symétriques, dont l’une représente les faits tels qu’ils se  sont réellement passés et l’autre décrit comment ces faits sont interprétés par la justice des hommes,  vise à faire ressortir  le  pharisaïsme des jugements que nous portons trop souvent sur autrui. Le ton neutre, détaché  de  la  narration  faite à la première  personne (procédé dont abuseront les adeptes  du “ nouveau roman “) s’adapte à merveille au personnage qui parle et prouve que l’homme peut, avec  les mots de tous les jours, écrire une oeuvre, Sartre l’a dit, véritablement “classique”.